Par Gabriel Gaspard
Publié le 13 octobre 2025, 09:45
Un marché financier intégré viendrait compléter l’union des biens en réduisant la prédominance du financement bancaire au profit d’un recours accru aux marchés de capitaux pour l’investissement à long terme.
Marché des capitaux : une intégration toujours inachevée.
Depuis 1957, l’UE ambitionne un marché unique des capitaux, mais l’objectif reste hors de portée. Les marchés européens demeurent fragmentés et plus dérégulés qu’avant la crise de 2008, limitant les options pour les épargnants et nuisant à l’attractivité du continent.
Contrairement aux États-Unis, où les marchés financent 61 % des entreprises, la zone euro reste fortement dépendante du crédit bancaire (79 %). En l’absence d’un budget central stabilisateur, l’UE devra, entre 2025 et 2029, activer trois leviers : régulation plus compétitive, meilleur accès au financement et plus d’opportunités pour les citoyens. L’enjeu : bâtir enfin un marché des capitaux solide et résilient.
Un marché financier européen intégré est un levier pour l’investissement à long terme.
La Commission européenne accélère son chantier d’union des marchés des capitaux. L’objectif ? Compléter l’union du marché unique des biens en renforçant l’intégration financière à l’échelle européenne. Cette démarche vise à rééquilibrer les modes de financement, encore largement dominés par les banques, au profit d’un recours accru aux marchés des capitaux.
Un système financier plus intégré permettrait aux entreprises, notamment les PME, d’accéder plus facilement à des financements à long terme via les marchés. Cela contribuerait à orienter l’épargne européenne vers l’économie réelle et à stimuler les investissements dans des secteurs stratégiques comme la transition énergétique ou le numérique.
Alors que d’autres grandes économies, comme les États-Unis, bénéficient d’un marché des capitaux profond et intégré, l’Europe reste divisée. Pour les responsables européens, combler ce retard est crucial pour renforcer la souveraineté économique du continent et attirer les investisseurs internationaux.
Relance politique autour de l’union des capitaux.
L’union des marchés des capitaux retrouve un nouvel élan, portée par les rapports 2024 de Mario Draghi et Enrico Letta, et la stratégie SIU dévoilée par l’UE en mars 2025.
Pour stimuler l’investissement privé, davantage d’épargne doit circuler dans l’UE. Le rapport Draghi rappelle que 80 % des investissements productifs proviennent historiquement du privé – une tendance clé, d’autant plus avec les fortes contraintes budgétaires des grands États membres, Allemagne exceptée.
L’épargne européenne reste cloisonnée par pays. En Europe, l’épargne demeure majoritairement nationale (Allemagne : 20,2%, France 18%, Espagne : 13,4%, Italie : 11,2%) : 80 % sont détenus sous forme de dépôts bancaires, rarement prêtés au-delà des frontières. Ce “biais national” persistant, plus marqué qu’aux États-Unis, freine l’intégration financière, aggravé par des barrières réglementaires qui limitent les flux transfrontaliers.
Principales différences entre les marchés des capitaux en Europe et aux États-Unis :
| Aspect | États-Unis 🇺🇸 | Europe 🇪🇺 |
| Profondeur du marché | Très profonde, avec une grande liquidité | Moins profonde, fragmentation entre pays |
| Monnaie dominante | Dollar US (≈60% des flux mondiaux) | Euro (≈20% des flux mondiaux) |
| Source principale de financement | Marché financier (actions, obligations) | Financement bancaire prédominant |
| Réglementation | Centralisée (SEC) avec règles fédérales claires | Fragmentée, malgré des efforts d’harmonisation via l’Union des marchés de capitaux |
| Culture d’investissement | Forte culture d’investissement des particuliers | Moins d’investissement direct, épargne plus prudente |
| Types d’actifs dominants | Actions tech (GAFAM, Nvidia, etc.) prédominent | Secteurs plus variés, moins de poids des géants technologiques |
| Intégration du marché | Très intégrée à l’échelle nationale | Intégration en cours, mais lente entre pays de l’UE |
| Innovation financière | Dynamique, fort écosystème fintech et private equity | Moins d’innovation, mais croissance récente des fintechs |
En Europe, un marché avec une profondeur moindre, une fragmentation entre pays.
La profondeur d’un marché, c’est sa capacité à absorber de gros volumes de transactions sans faire bouger les prix. Plus une Bourse est liquide, plus les échanges y sont rapides, simples et peu coûteux.
Sur les 133 centres financiers mondiaux, New York reste en tête, suivie de Londres. Hong Kong et Singapour complétant le quatuor de tête. Côté européen, cinq places figurent dans le top 20 du classement GFCI 37, avec Francfort en 11e position. Mais l’Europe reste morcelée.
Cette fragmentation freine le développement des marchés de capitaux. Elle pénalise surtout les PME et les startups, notamment dans la Deep tech. Enrico Letta propose de créer une Bourse européenne dédiée à ces jeunes pousses. Une première étape vers un marché unifié.
La fragmentation financière se traduit par des écarts de coûts d’emprunt entre pays, même pour des profils similaires. Elle a explosé lors de la crise des dettes souveraines, avant de reculer grâce à l’intervention de la BCE (programme OMT). Mais ses effets restent visibles : les ménages et PME paient des taux très variables selon leur pays.
Le secteur bancaire européen souffre aussi de cette division. Les grandes banques américaines comptent plus de 60 millions de clients chacune. Aucune banque européenne ne rivalise. Il faut encourager les fusions entre établissements, petits comme grands, pour bâtir des champions européens.
Un pas important a été franchi avec l’accord entre le Parlement européen et le Conseil de l’UE sur le paquet législatif CMDI (gestion des crises et assurance des dépôts). Il étend les règles de résolution aux petites et moyennes banques, jusqu’ici soumises à des procédures nationales, souvent chaotiques.
Pour contrer la fragmentation, les banques centrales peuvent injecter des fonds publics pour attirer les capitaux privés (effet de « crowding in« ). Deux scénarios se dessinent :
– avec un soutien budgétaire fort, la fragmentation disparaît et l’union se stabilise ;
– sans ce soutien, les outils anti-fragmentation limitent les dégâts, mais nécessitent une coopération internationale étroite.
Recommandations : il faut une Bourse unifiée, des banques plus intégrées, des outils monétaires coordonnés… et une régulation centralisée.









